28.10.05

Les émotions me rattrapent toujours là où je ne les attends pas.


Ce matin, j’assiste mon ami dans l’adieu d’un père défunt,
quoi de plus naturel …
Les départs devraient être toujours difficiles, mais celui ci me semble pourtant salvateur.
L’homme est mort il y a déjà plusieurs années, imprimant sa vie dans l’oubli de l’existence ...
"Alzheimer" qu’ils appellent ça.
J’assiste donc aux funérailles de C. par amitié, sachant que de toute évidence, la douleur fut antérieure.

Quelle célébration,
réglée, à l’habitude d’ailleurs, comme du papier à musique, pas la moindre hésitation, tout se déroule dans le recueillement, le souvenir de l’homme, le tout enrobé de chants voulus laïques, au probable abattement du célébrant.
B., assisté de ses deux comparses animent les chants avec beaucoup de vérité, l’harmonie du trio est presque impressionnante, je me contente de les accompagner d’un peu plus loin, de peur de briser l’eurythmie du groupe.
Le rituel religieux ne m’interpelle pas plus que d’habitude, je suis machinalement les obligations : debout, assis, ne feignant même pas les moments de méditation, je reste imperturbable, en fausses prières, (je n'ai jamais pu prier!) l’esprit complètement libéré, juste une écoute distraite des quelques témoignages, afin de me convaincre de connaître le défunt.
Mais j’ai beau creuser, je ne le reconnais pas, je vois cet homme rustre, austère, enfin tel qu’il se montrait de son vivant, rien à voir avec les flatteries dont on me fait détail.
Je ne peux qu’imaginer ce que B. pense de tous ces honneurs, que ces quelques témoins relatent avec plus ou moins de sincérité...

L’instant ultime approche, bien que l’assemblée se réfugie dans un dernier recueillement, B. se lève, prend sa guitare, et s’avance vers le micro, j’ai d’abords cru qu’il voulait briser la lassitude que provoque ce genre de méditation, ce moment où bons nombres attendent le signal de sortie pour aller boire la tasse de café,
mais non, je reconnais de suite les quelques accords de l’introduction de cette chanson, « billes de verre » de Maxime Leforestier.

Non, pas celle là, il ne pourra jamais !
La première phrase est terrible, mais elle sort, chevrotante :

« un bateau de bois emporte papa tout au bout de la terre »

Quelle sentence ...
J’ai mal au ventre pour lui, mais à mesure que les notes chantent, je comprends, en un quart de seconde, la démarche.
Là, je suis prêt à craquer, j’ai du mal a tenir la deuxième voix du refrain, je suis noyé par cette pensée.
Plus de dix ans de vide, l’impossibilité de communiquer, pourtant, je sais que B. avait des choses à dire, et, voilà l’instant où la mort l'autorise, juste le temps d’une chanson, à la réflexion, dire à son père ce qu’il n’a pu lui dire dix ans durant.

… « et il sera fier de moi » …

Oui, C., tu peux être fier de ton fils, lui aussi est en pleine réussite.
Certes sa victoire n’est pas celle que tu lui avais promise, mais elle est là, réelle, vivante comme un cœur battant, le partage de ce qui fait grandir les hommes :
« le bonheur d’être … »
N’est-ce pas là ce que tu lui conseillais, C., n’était-ce pas la conclusion de tes volontés ?
La rudesse de la vie que tu (t’) imposais, t’interdisais ce type de réflexion, mais aujourd’hui, le temps d’une chanson, la mort t’as rendu vivant, ouvrant le coeur d’un père aimant, cautérisant de la sorte la plaie béante d’un fils que l’amour inonde, et que tu as compris …

Merci B., pour ta sagesse.

Merci B., d’être mon ami, tout simplement …

21.10.05

Ton regard



Quelle heureuse découverte,
Je n’ai plus peur du supplice.
Jadis, je craignais de souffrir,
Quelle fadaise,
La crainte n’est elle pas elle même la pire des souffrances ?
La souffrance est le propre de l’être humain,
Il faut souffrir pour être beau
Il faut souffrir pour être en forme
Il faut souffrir pour être riche
Il faut souffrir pour être sage …
Je me suis subitement surpris à souffrir par mérite,
Comme s’il m’en coûtait de goûter aux délices de la vie .
Depuis j’ai trouvé refuge dans ton regard,
Solution providentielle,
Ton sourire me donne plus de sérénité que tous les antidépresseurs du monde …

7.10.05

Les vieilles lettres ...


Tout est tranquille.
La morosité coutumière s’épand comme l’ huile dans une poêle chaude.
Je ferme la porte pour confirmer ma claustration,
pour être bien certain de me dégager du monde des vivants.
Je lessive ma nuit au détersif de mes souvenirs.
Une dernière vodka que je couvre de baisers,
cherchant , le pied chancelant, mes anciennes lettres d’amour.
Quels plaisirs de retrouver la Véronique aux seins lourds,
celle qui signait ses galantes épîtres de la griffe du diable,
tant son être m’était visqueux, afin que je ne puisse le retenir,
glissant comme un orvet entre mes doigts.
Elle s’en est allée de corps en cœur et de cœur en corps,
déchirant la sensibilité de ses amants effrénés.
J’essaie désespérément de humer son doux parfum à travers le papier jauni,
mais le temps n’a imprimé qu’une fragrance de vieil écrit et de poussière,
qui mêlée aux effluves éthyliques me font tourner la tête.

Ma dipsomanie me rappelle que la dernière vodka, sera la suivante ...
Zut, il n’y a même plus de glaçon.
Après tout, pourquoi glacer le breuvage,
ne sert-il pas à réchauffer les âmes recluses ?
Bon Dieu, j’aurai encore eu raison de cette maudite fiole salvatrice.
Très vite je me donne bonne conscience,
c’est vrai que j’ai le cœur froid.

Aucune ingénue pour couvrir mon corps,
pas même une soubrette pour me réchauffer la soupe.
Juste une liasse de vieux papiers,
mémoire de mes vingt ans, du temps où j’étais beau.
C’est là que se cachent les Véro, Natacha, et autre Sandrine,
celles qui m’affirmaient leur amour,
que je pensais mettre un jour en cage.
Que m’y suis-je trompé.
Mais quoi de plus normal, même le canari m’a fait faux bon,
prenant son envol en profitant de mon égarement …
Je ne serai décidément jamais au bon endroit, au bon moment.
Pendu à ces vieilles lettres, je me rappelle les débauches impudiques,
tout y est transcrit, la date, l’heure, l’endroit, la manière, les sensations :

« (…) Mon cher ami, je n’aurai de cesse que de me
souvenir de ce vendredi, vingt heures, quand sur ce banc "oh combien publique" de la citadelle, vous me fîtes jouir de mil feux, mon ventre n’oubliera jamais ses plaisirs,
je vous serai éternellement redevable et reconnaissante de m’avoir transportée de la sorte, moi qui croyais tout connaître du coït
(…)»

Bien sûr elle n’oublierait jamais les plaisirs de son ventre.
Mais l’unique amant lasse …
Elle eut tôt fait de se donner à d’autres promis.
Qu’importe, j’aime à penser que leurs lettres sont en tous points pareilles aux miennes ...


Une larme coule le long de ma joue,
s’écrase sur la feuille, comme toutes les autres qui s’y sont applaties, ce doit être l’alcool. …

Je m’endors la tête lourde, les lèvres couchées sur ce ventre légendaire ...

2.10.05

Le vieil Edouard


Du fond du jardin, je vois passer lentement le corbillard qui emmène le vieil Edouard vers son ultime repos, le dernier tintement du glas me rappelle sauvagement de bouleversants souvenirs.
Derrière ma haie, je lui fais un salut de la main.
J’aimais bien le vieil Edouard.
Bien sûr, la déliquescence l’avait rattrapé ces dernières années, mais il racontait si bien la « grande guerre » comme il disait, des heures durant, l’indicible se narrait sans aucun tabou, il revivait ses épopées militaires, quand il jouait avec la mort, comme si elle n’avait jamais pu l’atteindre.
Triste erreur, la voilà triomphante aujourd’hui, après avoir jouer plus de quatre vingt années à cache-chache avec lui .
Pauvre vieux, à force d’avoir côtoyé la souffrance de trop près, il s’y était tant accoutumé, qu’il feignait de la subir, pire, de la connaître même, comme on peut ignorer sa douce qui vous plante là, sans crier gare !
Après quarante ans de vie commune, feindre l’indifférence pour n’avoir à souffrir le jour où la solitude vous vole votre moitié.

La Margueritte l’avait précédé il y a quatre ans déjà, emportée par une mauvaise grippe.
Jamais je ne le vis pleurer la perte de sa femme, même pas le jours des funérailles.
Il est vrai, qu’il était ancré à ses sacro-saints principes auxquels on ne déroge pas : ne jamais montrer de signes de faiblesses …
Et c’est vrai qu’il y tenait à ses principes.
Je me souviens, même trente ans auparavant,
alors que je n’étais encore qu’enfant, le mercredi après la classe, j’allais à l’atelier pour l’aider à réparer les vélos que lui laissaient ses clients.
Un jour, après avoir remis une maille à la chaîne d’un de ces vélos,
je laissai traîner le doigt en remettant la chaîne sur le pignon, m’entaillant profondément la phalange.
La douleur fut si vive que je ne pu retenir mes larmes, qui se mirent à couler le long de mes joues de marmot.

- Espèce de petit con, a-t-on idée de laisser ses doigts dans la chaîne pour la remettre en place, puis, il n’y a pas mort d’homme, pas besoin de gueuler comme un cochon qu’on saigne !

La Margueritte me pansa le doigt en grondant son bourreau de mari, lui rappelant que je n’étais qu’un gamin.
Lorsqu’il vit que je pleurais toujours, il me ceignit de ses bras musclés, et me serra très fort contre sa poitrine.
C’était ce genre d’étreinte qui vous fait oublier instantanément que vous souffrez, et dont vous voudriez ne plus jamais vous défaire. Il se fit bientôt plus doux dans la voix, cachant son regard de la vieille, pour ne pas qu’elle vit naître un semblant d’émotion dans ses yeux de rustre.

- Allez, quand on est un homme on ne pleure pas, rentre maintenant, tu pourras revenir quand tu auras compris ce que ça veut dire.

« Quand on est un homme, on ne pleure pas ! »

Dieu que cette phrase m’a trotté dans la tête,
mais moi, j’avais beau me persuader du bien-fondé de cette remarque, je ne comprenais pas , je n’étais qu’un gamin dont le doigt avait été sauvagement molesté, et par conséquent, il me semblait tout à fait justifié que je puisse pleurer pour la cause …

La semaine suivante, j’étais affolé de ne pas pouvoir lui dire que j’avais enfin compris, et j’osai à peine rentrer dans l’atelier, de peur de me faire éjecter aussi sec, mais au contraire, en guise de bonjour, j’eu droit à son âpreté habituelle :

- Ben quoi, c’est à cette heure ci que tu arrives ?
- Allez, remue toi les fesses « du dieu ! »
- Remets une nouvelle dynamo sur ce vélo, et choisis en une bonne, parce que celui là c’est le tien !


Je n’en cru pas mes oreilles, je lui sautai au cou, tellement j’étais heureux.
Mon premier vélo, moi qui pensais me faire jeter, je me voyais gratifier d’un vélo !
Alors que la Margueritte fit son entrée dans l’atelier, il arracha nonchalamment mes bras de son cou énorme, en crachant son amertume de circonstance :

- Bon, ben ça suffit maintenant, on est pas des tantouses non plus.
- Il faut remettre une selle sur le vélo de monsieur Ronvaux, et des nouveaux patins de freins sur celui de madame Dopagne.
- Alors active un peu le mouvement …


Cela m’avait tellement surpris, que j’en avais déduit qu’il avait un cœur de molle terre, de la glaise qui ne pleure jamais, mais qui est tant malléable qu’elle rebondit sans problème dans la poitrine.

Je lui ai rendu visite il y a deux mois, alors qu’il remplaçait un pneu complètement usé de ma vieille bicyclette, je lui demandais s’il n’avait pas trop le temps long depuis qu’il était seul.
Il eut cette drôle de réaction :

- ha ! gamin, la vie, c’est comme ta bicyclette, elle rouille de partout, puis un jour, elle se fend en deux, il faut alors réapprendre à marcher.
Moi, je n’y arrive plus, mes chaussures me font mal depuis que ma garce de Margueritte ne les cire plus.
- Alors je marche en savate, ça use plus vite, et quand elles seront trouées, je m’en irai lui dire deux mots à la vielle, pour qu’elle me prépare, à coup de pieds au cul, un bonne bassine d’eau bouillante et une décoction de moutarde pour soulager mes cors.


Il me regardait avec un sourire béa, un sourire de clown triste, qui me glaçait les artères.
J’avais pitié de ce vieux bonhomme que la solitude rongeait, je lui connaissais cette figure burinée depuis toujours, mais l’abandon dont il était victime lui avait creusé encore de plus profonds sillons sur le front, ses rides étaient tellement lourdes, qu’elles l’empêchaient de relever les sourcils, comme si elles avaient décidé d’imprimer une fois pour toutes la tristesse sur le visage de ce vieillard aux yeux secs…

- Va, mon bon Edouard, et quand tu verras la Margueritte, à défaut de lui caresser, botte lui les fesses, puisque telle est ta tendresse, après quoi, secrètement derrière les nuages, tu pourras lui faire l’amour, comme quand vous aviez vingt ans ...