2.10.05

Le vieil Edouard


Du fond du jardin, je vois passer lentement le corbillard qui emmène le vieil Edouard vers son ultime repos, le dernier tintement du glas me rappelle sauvagement de bouleversants souvenirs.
Derrière ma haie, je lui fais un salut de la main.
J’aimais bien le vieil Edouard.
Bien sûr, la déliquescence l’avait rattrapé ces dernières années, mais il racontait si bien la « grande guerre » comme il disait, des heures durant, l’indicible se narrait sans aucun tabou, il revivait ses épopées militaires, quand il jouait avec la mort, comme si elle n’avait jamais pu l’atteindre.
Triste erreur, la voilà triomphante aujourd’hui, après avoir jouer plus de quatre vingt années à cache-chache avec lui .
Pauvre vieux, à force d’avoir côtoyé la souffrance de trop près, il s’y était tant accoutumé, qu’il feignait de la subir, pire, de la connaître même, comme on peut ignorer sa douce qui vous plante là, sans crier gare !
Après quarante ans de vie commune, feindre l’indifférence pour n’avoir à souffrir le jour où la solitude vous vole votre moitié.

La Margueritte l’avait précédé il y a quatre ans déjà, emportée par une mauvaise grippe.
Jamais je ne le vis pleurer la perte de sa femme, même pas le jours des funérailles.
Il est vrai, qu’il était ancré à ses sacro-saints principes auxquels on ne déroge pas : ne jamais montrer de signes de faiblesses …
Et c’est vrai qu’il y tenait à ses principes.
Je me souviens, même trente ans auparavant,
alors que je n’étais encore qu’enfant, le mercredi après la classe, j’allais à l’atelier pour l’aider à réparer les vélos que lui laissaient ses clients.
Un jour, après avoir remis une maille à la chaîne d’un de ces vélos,
je laissai traîner le doigt en remettant la chaîne sur le pignon, m’entaillant profondément la phalange.
La douleur fut si vive que je ne pu retenir mes larmes, qui se mirent à couler le long de mes joues de marmot.

- Espèce de petit con, a-t-on idée de laisser ses doigts dans la chaîne pour la remettre en place, puis, il n’y a pas mort d’homme, pas besoin de gueuler comme un cochon qu’on saigne !

La Margueritte me pansa le doigt en grondant son bourreau de mari, lui rappelant que je n’étais qu’un gamin.
Lorsqu’il vit que je pleurais toujours, il me ceignit de ses bras musclés, et me serra très fort contre sa poitrine.
C’était ce genre d’étreinte qui vous fait oublier instantanément que vous souffrez, et dont vous voudriez ne plus jamais vous défaire. Il se fit bientôt plus doux dans la voix, cachant son regard de la vieille, pour ne pas qu’elle vit naître un semblant d’émotion dans ses yeux de rustre.

- Allez, quand on est un homme on ne pleure pas, rentre maintenant, tu pourras revenir quand tu auras compris ce que ça veut dire.

« Quand on est un homme, on ne pleure pas ! »

Dieu que cette phrase m’a trotté dans la tête,
mais moi, j’avais beau me persuader du bien-fondé de cette remarque, je ne comprenais pas , je n’étais qu’un gamin dont le doigt avait été sauvagement molesté, et par conséquent, il me semblait tout à fait justifié que je puisse pleurer pour la cause …

La semaine suivante, j’étais affolé de ne pas pouvoir lui dire que j’avais enfin compris, et j’osai à peine rentrer dans l’atelier, de peur de me faire éjecter aussi sec, mais au contraire, en guise de bonjour, j’eu droit à son âpreté habituelle :

- Ben quoi, c’est à cette heure ci que tu arrives ?
- Allez, remue toi les fesses « du dieu ! »
- Remets une nouvelle dynamo sur ce vélo, et choisis en une bonne, parce que celui là c’est le tien !


Je n’en cru pas mes oreilles, je lui sautai au cou, tellement j’étais heureux.
Mon premier vélo, moi qui pensais me faire jeter, je me voyais gratifier d’un vélo !
Alors que la Margueritte fit son entrée dans l’atelier, il arracha nonchalamment mes bras de son cou énorme, en crachant son amertume de circonstance :

- Bon, ben ça suffit maintenant, on est pas des tantouses non plus.
- Il faut remettre une selle sur le vélo de monsieur Ronvaux, et des nouveaux patins de freins sur celui de madame Dopagne.
- Alors active un peu le mouvement …


Cela m’avait tellement surpris, que j’en avais déduit qu’il avait un cœur de molle terre, de la glaise qui ne pleure jamais, mais qui est tant malléable qu’elle rebondit sans problème dans la poitrine.

Je lui ai rendu visite il y a deux mois, alors qu’il remplaçait un pneu complètement usé de ma vieille bicyclette, je lui demandais s’il n’avait pas trop le temps long depuis qu’il était seul.
Il eut cette drôle de réaction :

- ha ! gamin, la vie, c’est comme ta bicyclette, elle rouille de partout, puis un jour, elle se fend en deux, il faut alors réapprendre à marcher.
Moi, je n’y arrive plus, mes chaussures me font mal depuis que ma garce de Margueritte ne les cire plus.
- Alors je marche en savate, ça use plus vite, et quand elles seront trouées, je m’en irai lui dire deux mots à la vielle, pour qu’elle me prépare, à coup de pieds au cul, un bonne bassine d’eau bouillante et une décoction de moutarde pour soulager mes cors.


Il me regardait avec un sourire béa, un sourire de clown triste, qui me glaçait les artères.
J’avais pitié de ce vieux bonhomme que la solitude rongeait, je lui connaissais cette figure burinée depuis toujours, mais l’abandon dont il était victime lui avait creusé encore de plus profonds sillons sur le front, ses rides étaient tellement lourdes, qu’elles l’empêchaient de relever les sourcils, comme si elles avaient décidé d’imprimer une fois pour toutes la tristesse sur le visage de ce vieillard aux yeux secs…

- Va, mon bon Edouard, et quand tu verras la Margueritte, à défaut de lui caresser, botte lui les fesses, puisque telle est ta tendresse, après quoi, secrètement derrière les nuages, tu pourras lui faire l’amour, comme quand vous aviez vingt ans ...

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Ah ces bonhommes !!!
Il en existe encore un paquet des "comme le tien" et pourtant c'est si beau un homme qui pleure.
Pour le reste, Paris t'attends et moi aussi
Bisous

Llyamanthys a dit…

ah ce texte décidément me fait toujours sourire, et la photo ! tu es un chef pour trouver toujours ce qu'il faut pour illustrer tes textes... bises

Anonyme a dit…

Tant de tendresse... et de respect aussi dans ton écriture... Quand on est un homme ... hum je suis sûre qu'il pleurait en cachette... ton Edouard... J'espère que tu ne l'as pas cru ?*sourire*
(Ludmilla)