
Ce matin, j’assiste mon ami dans l’adieu d’un père défunt,
quoi de plus naturel …
Les départs devraient être toujours difficiles, mais celui ci me semble pourtant salvateur.
L’homme est mort il y a déjà plusieurs années, imprimant sa vie dans l’oubli de l’existence ...
"Alzheimer" qu’ils appellent ça.
J’assiste donc aux funérailles de C. par amitié, sachant que de toute évidence, la douleur fut antérieure.
Quelle célébration,
réglée, à l’habitude d’ailleurs, comme du papier à musique, pas la moindre hésitation, tout se déroule dans le recueillement, le souvenir de l’homme, le tout enrobé de chants voulus laïques, au probable abattement du célébrant.
B., assisté de ses deux comparses animent les chants avec beaucoup de vérité, l’harmonie du trio est presque impressionnante, je me contente de les accompagner d’un peu plus loin, de peur de briser l’eurythmie du groupe.
Le rituel religieux ne m’interpelle pas plus que d’habitude, je suis machinalement les obligations : debout, assis, ne feignant même pas les moments de méditation, je reste imperturbable, en fausses prières, (je n'ai jamais pu prier!) l’esprit complètement libéré, juste une écoute distraite des quelques témoignages, afin de me convaincre de connaître le défunt.
Mais j’ai beau creuser, je ne le reconnais pas, je vois cet homme rustre, austère, enfin tel qu’il se montrait de son vivant, rien à voir avec les flatteries dont on me fait détail.
Je ne peux qu’imaginer ce que B. pense de tous ces honneurs, que ces quelques témoins relatent avec plus ou moins de sincérité...
L’instant ultime approche, bien que l’assemblée se réfugie dans un dernier recueillement, B. se lève, prend sa guitare, et s’avance vers le micro, j’ai d’abords cru qu’il voulait briser la lassitude que provoque ce genre de méditation, ce moment où bons nombres attendent le signal de sortie pour aller boire la tasse de café,
mais non, je reconnais de suite les quelques accords de l’introduction de cette chanson, « billes de verre » de Maxime Leforestier.
Non, pas celle là, il ne pourra jamais !
La première phrase est terrible, mais elle sort, chevrotante :
« un bateau de bois emporte papa tout au bout de la terre »
Quelle sentence ...
J’ai mal au ventre pour lui, mais à mesure que les notes chantent, je comprends, en un quart de seconde, la démarche.
Là, je suis prêt à craquer, j’ai du mal a tenir la deuxième voix du refrain, je suis noyé par cette pensée.
Plus de dix ans de vide, l’impossibilité de communiquer, pourtant, je sais que B. avait des choses à dire, et, voilà l’instant où la mort l'autorise, juste le temps d’une chanson, à la réflexion, dire à son père ce qu’il n’a pu lui dire dix ans durant.
… « et il sera fier de moi » …
Oui, C., tu peux être fier de ton fils, lui aussi est en pleine réussite.
Certes sa victoire n’est pas celle que tu lui avais promise, mais elle est là, réelle, vivante comme un cœur battant, le partage de ce qui fait grandir les hommes :
« le bonheur d’être … »
N’est-ce pas là ce que tu lui conseillais, C., n’était-ce pas la conclusion de tes volontés ?
La rudesse de la vie que tu (t’) imposais, t’interdisais ce type de réflexion, mais aujourd’hui, le temps d’une chanson, la mort t’as rendu vivant, ouvrant le coeur d’un père aimant, cautérisant de la sorte la plaie béante d’un fils que l’amour inonde, et que tu as compris …
Merci B., pour ta sagesse.
Merci B., d’être mon ami, tout simplement …