
Le spectre de Théa me hante depuis des heures, des jours, des nuits,
enfin, depuis que j’ai serré dans mes bras de grand costaud au cœur de faux dur, cette enfant raide et froide, sortie tout droit d’un frigo de l’hôpital, forçant mes yeux, taris par mon trop plein de souffrance, à perler sur ce doux visage d’enfant martyr .
Cette sensation de froid m’obsède.
Non pas que je me projette encore le film de ce qu’elle a dû subir, j’ai déjà fait tout le tour de ces horribles visions, vomissant systématiquement le maigre repas qu'il m’est nécessaire pour ne pas sombrer dans la plus profonde des déprimes.
Non, depuis peu, mon cerveau s’embrume de pensées nauséeuses, comme si mon crâne s’était transformé en latrines de la raison.
Je défèque mes rancœurs sur tous ceux qui me disent que l’on n’y pouvait rien changer.
- Tiens donc !
Même la haute magistrature s’adonne sans aucune retenue à ce faux-fuyant.
Comme si l’indifférence effaçait toute responsabilité …
Pourtant, Dieu sait si nous sommes, si, je suis responsable de n’avoir rien vu, ou plutôt si, d’avoir vu, mais de ne pas avoir compris, de ne pas avoir su imaginer que la mort pointait son nez à chaque virgule de mes pensées, que je voulais sans cesse rassurantes.
Je pourrais franchement postuler pour un rôle dans une série de police scientifique à dix sous de la télé américaine.
À Force, je connais mon script par cœur, sans jamais l’avoir étudié.
L’acteur que je serais,
ne jouerait pas un personnage, mais c’est le personnage qui deviendrait acteur.
J’imagine aisément ma scène, appuyé à la barre, transi, tremblant de tous mes membres, non pas de froid, mais de peur et de honte :
- … « mais non, votre honneur, je vous promets, je ne savais pas, j’ai tout vu, mais, je ne pouvais en aucun cas imaginer la triste tournure que prendrait cette affaire. » …
- « … Bien que, cher monsieur, beaucoup dans cette assemblée, voire même la société toute entière, ont leur part de responsabilité dans ce drame, cela ne fait ni de vous, ni de nous, des coupables … Les vrais coupables sont assis, là, dans le box des accusés … »
Ils ont transformé cet ange en poupée de porcelaine, que l’on a cassée en la jetant violement au sol .
Et, comme tout jouet brisé, elle finit son existence au fond d’une poubelle,
de ma poubelle, cette boîte à réflexions, blottie bien au chaud sous mes cheveux imaginaires !
C’est ce qu’ils appellent « la justice des hommes » - « la vérité judiciaire »
Comme si cela devait suffire à soulager ma conscience, ou peut-être devrais-je dire : mon inconscience …
Où est l’aspirine ?
Il me faut de l’aspirine …